experiences extraordinaires

Quelles sont les causes possibles d'une expérience mystique ?

Silhouette agenouillée face à un sol constellé de motifs organiques lumineux qui rayonnent en cercles concentriques vers l'horizon, tons cobalt et or

On pense spontanément à la prière, au yoga ou à la méditation. Mais la recherche identifie une liste de déclencheurs bien plus large, et parfois surprenante, pour une expérience mystique. Certains sont volontaires, d’autres surviennent en plein sommeil, sans prévenir. Voici ce que la science, et Julie Dachez dans Qu’est-ce que vous croyez ? (Albin Michel, 2026), ont documenté.


Les scientifiques citent, pêle-mêle, ces déclencheurs documentés :

  • la prière, le yoga, la méditation
  • le sexe et le sport
  • l’immersion dans la nature
  • la musique
  • la prise de psychédéliques
  • une période de vie particulièrement difficile (dépression, deuil, crise existentielle)

Julie Dachez le résume avec humour : « Il est aussi possible d’avoir une expérience mystique en pleine partie de jambes en l’air, ou en dansant la Kizomba ! »

Ce que vous allez découvrir

  • ✅ Pourquoi une période difficile est probablement le déclencheur le plus fréquent
  • ✅ Le mécanisme que la science propose pour l’expliquer
  • ✅ La Kundalini, un déclencheur à part qui peut survenir en plein sommeil
  • ✅ Deux témoignages réels sur des circonstances de déclenchement très différentes
  • ✅ Ce que la science ne comprend pas encore sur le “pourquoi certain·es et pas d’autres”

Le grand paradoxe : le déclencheur le plus fréquent n’est pas spirituel

Et si le principal terrain propice à une expérience mystique n’était ni la foi, ni la discipline spirituelle, mais l’épreuve elle-même ?

Il arrive souvent qu’une période difficile précède une expérience mystique, à tel point que ce pourrait être le déclencheur le plus fréquent. Par “période difficile”, on entend un traumatisme, un deuil, une crise existentielle, ou un épisode dépressif.

« La dépression et l'expérience mystique sont les deux faces d'une même pièce. »

Lisa MillerChercheuse et psychologue, citée par Julie Dachez

Ce lien entre épreuve et bascule spirituelle traverse les grandes traditions religieuses :

  • dans le christianisme, saint Jean de la Croix et sainte Thérèse d’Ávila décrivent une nuit noire de l’âme comme élément précurseur d’une croissance spirituelle
  • dans le bouddhisme, le dukkha (souffrance, insatisfaction fondamentale liée à l’existence) est le point de départ vers l’éveil spirituel

Nous explorons cette bascule en détail dans notre article sur la nuit noire de l’âme.

L’éveil spirituel de l’acteur Jim Carrey illustre bien ce mécanisme :

« Qui est conscient que je pense ? [...] Je n'étais plus un fragment de l'Univers, j'étais l'Univers. [...] C'est comme surfer sur une vague, parfois je suis dedans, parfois je suis dehors, mais au moins je sais où je veux aller. »

Jim CarreyDiscours prononcé lors de l'événement GATE, Los Angeles, juin 2009, après une longue période de dépression et la lecture des livres d'Eckhart Tolle


Le mécanisme proposé par la science : quand l’épreuve fissure l’ego

Comment expliquer que des périodes de vie difficiles débouchent sur une expérience mystique ? Les mécanismes précis ne sont pas encore bien connus, mais le chercheur Steve Taylor avance une hypothèse éclairante.

1 Sens du moi stable

En temps normal, notre identité ("je m'appelle X, je fais Y") reste relativement fixe et bien ancrée.

2 Épreuve, choc

Un traumatisme ou une crise existentielle agit comme un marteau qui fait voler ce sens du moi en éclats.

3 Conscience élargie

Cette fragilisation de l'ego facilite l'accès à une prise de contact avec quelque chose de plus grand que soi.

Voilà comment des traumatismes ou des troubles psychologiques peuvent créer les conditions favorables à une dissolution de l’ego, sans que cela relève d’une quelconque pratique spirituelle volontaire. Cette dissolution des frontières du moi est aussi au cœur de ce que nous documentons dans notre article sur le sentiment océanique.

Que peut-on en retenir ?

Il ne s’agit pas d’un signe de faiblesse ou de fragilité pathologique. La fragilisation temporaire du sens du moi, provoquée par une épreuve, semble être une porte d’entrée vers un état de conscience que la discipline spirituelle la plus assidue ne garantit pas toujours.


La Kundalini : un déclencheur à part, y compris pendant le sommeil

Vue rapprochée d'une silhouette allongée entourée de motifs organiques dorés en spirale évoquant une énergie ascendante, fond bleu nuit profond

La Kundalini occupe une place particulière parmi les expériences mystiques : elle s’accompagne de sensations physiques et d’une “énergie” qui circule dans le corps.

Cette notion, ancrée dans les traditions spirituelles et philosophiques indiennes, décrit une énergie féminine en forme de serpent enroulée à la base de la colonne vertébrale, qui peut se “réveiller” et circuler jusqu’au sommet du crâne. Les personnes qui vivent cet éveil rapportent :

  • des sensations de chaleur ou d’énergie qui parcourent le corps
  • des picotements ou des vibrations, particulièrement le long de la colonne
  • des sensations de décharges électriques
  • des mouvements involontaires, comme des tremblements ou des postures de yoga spontanées

Le chercheur Lockley (2019), dans le Journal for the Study of Religious Experience, et Woollacott, Kason et Park (2021), dans la revue Explore, ont documenté ce phénomène encore mal compris en Occident, souvent perçu avec scepticisme. Elle figure d’ailleurs parmi les 12 signes de l’éveil spirituel que nous détaillons par ailleurs.

Fait remarquable : ces expériences peuvent survenir en plein sommeil.

« Je me suis réveillé avec un bourdonnement dans la tête et des vibrations dans le corps. Les couleurs étaient très prononcées et mon corps était en train de glisser sur le lit. J'ai d'abord ressenti de la peur, puis une joie et une paix absolues. J'ai baigné dans ce sentiment pendant 45 minutes et j'ai pleuré de joie. Après cela, je n'avais plus peur de la mort et les vibrations ont persisté pendant des semaines. »

Témoignage anonymeHomme de 41 ans, réveil de la Kundalini pendant le sommeil, cité par Julie Dachez d'après Woollacott, Kason et Park (2021)


Le sexe, le sport, la musique… et les psychédéliques

Le sexe et le sport figurent parmi les déclencheurs les plus fréquemment cités par les scientifiques, au même titre que l’immersion dans la nature, la musique ou la prise de psychédéliques.

Gandy (2022), dans le Journal of Psychedelic Studies, a étudié les facteurs qui prédisent et favorisent une expérience mystique occasionnée par les psychédéliques. Nous approfondissons ce lien neurobiologique, notamment le rôle du réseau du mode par défaut, dans notre article sur les effets d’une expérience mystique sur la vie quotidienne. Ce mécanisme est aujourd’hui étudié comme piste thérapeutique à part entière : nous détaillons les essais cliniques sur la psilocybine et la dépression dans un article dédié. Le type de déclencheur influence aussi fortement la durée : notre article sur la durée d’une expérience mystique détaille cette variation, de quelques secondes pour une expérience spontanée à plusieurs heures pour une expérience occasionnée par la psilocybine.

Ce large éventail de déclencheurs volontaires n’épuise cependant pas le sujet. La plupart du temps, les expériences mystiques surviennent spontanément, sans activité particulière pour les provoquer.

C’est le cas de Noémie, dont le témoignage est cité par Julie Dachez :

« Tout à coup, allongée sur mon lit, je commence à ressentir quelque chose d'extrêmement intense dans mon corps, qui fait que je suis presque obligée de me relever et de m'asseoir. [...] J'ai eu un sentiment absolu de Foi. »

NoémiePartie en service civique en Équateur, isolée dans sa chambre à Quito pendant la pandémie de Covid-19, dans un état qu'elle décrit comme méditatif (lecture, musique)

Que peut-on en retenir ?

Aucun de ces déclencheurs ne garantit une expérience mystique, et aucun n’est nécessaire pour en vivre une. Il n’existe pas de recette : ni l’ascèse la plus rigoureuse, ni l’exposition la plus intense à un déclencheur documenté ne produit l’expérience à coup sûr.


Et si aucune activité ne suffit ? Les expériences totalement spontanées

Il arrive que l’expérience survienne sans aucun contexte particulier : en pleine lecture, installé·e confortablement dans son canapé. Aucun rituel, aucune préparation, aucune épreuve identifiable.

Une étude récente de Zanesco, King, Conklin et Saron (2023), publiée dans la revue Mindfulness, a suivi 32 méditant·es expérimenté·es lors d’une retraite d’un mois. Les personnes en retraite ont rapporté significativement plus d’expériences profondes, signifiantes et mystiques que le groupe témoin, avec des effets marqués sur la perception du temps, le sentiment d’unité avec la nature ou autrui, et la paix intérieure.

Cette étude confirme un principe central : une pratique régulière augmente la probabilité de l’expérience, sans jamais la garantir.


Un témoignage réel : quand une urgence médicale devient un basculement existentiel

Trois semaines après la naissance de son deuxième enfant en 1968, une hémorragie sévère la conduit au bloc opératoire. Une seconde hémorragie survient pendant l'intervention. Sa tension chute, son cœur cesse de battre pendant environ 45 secondes, électrocardiogramme plat. Elle décrit alors une sortie de corps, une perception à 360 degrés, puis l'obscurité, puis une lumière qui transforme durablement son rapport à l'existence et à la mort. Elle attendra 17 ans avant d'en parler publiquement.

Nicole DronAutrice de 45 secondes d'éternité : mes souvenirs de l'au-delà, une des premières témoins françaises d'expérience de mort imminente à avoir publiquement partagé son récit

Ce récit illustre un déclencheur documenté mais rarement mis en avant : l’urgence médicale et la proximité de la mort, souvent associée à ce que la recherche appelle une expérience de mort imminente, une variante particulière de l’expérience mystique.


Ce que la science ne sait pas encore sur les causes

La recherche sur les déclencheurs des expériences mystiques comporte d’importantes zones d’ombre :

  • Le “pourquoi certain·es et pas d’autres” : face à un même déclencheur (méditation, deuil, psychédélique), certaines personnes vivent une expérience mystique intense et d’autres non. Les facteurs qui expliquent cette différence restent mal compris.
  • Un phénomène difficile à provoquer volontairement : ni la discipline spirituelle la plus rigoureuse, ni l’exposition répétée à un déclencheur documenté ne garantissent l’expérience.
  • Un biais culturel dans la définition même du phénomène : la notion de mysticisme reste chargée par son héritage occidental (pensée rationaliste, tradition chrétienne, opposition entre science et spiritualité), ce qui peut influencer la façon dont les chercheur·euses l’étudient et la reconnaissent.
  • Le rôle exact de la Kundalini : les recherches sur ce phénomène n’en sont qu’à leurs débuts et se contentent, pour l’instant, de décrire ce que rapportent les personnes concernées, sans en expliquer le mécanisme physiologique.

Questions fréquentes

Faut-il être croyant pour vivre une expérience mystique ? Non. Les expériences mystiques spontanées touchent aussi les personnes athées, comme le documentent Tempel et Moodley (2020).

Faut-il traverser une dépression pour vivre une expérience mystique ? Non, mais c’est statistiquement l’un des déclencheurs les plus fréquents. La plupart des expériences mystiques surviennent en dehors de toute pratique spirituelle ou période de crise identifiable.

La Kundalini peut-elle se déclencher sans pratique de yoga ? Oui. Certains témoignages documentés décrivent un réveil de la Kundalini en plein sommeil, sans aucune pratique préalable ce jour-là.

Les psychédéliques garantissent-ils une expérience mystique ? Non. Gandy (2022) montre que plusieurs facteurs prédisent et favorisent ce type d’expérience sous psychédéliques, mais aucun ne la garantit à coup sûr.

La méditation augmente-t-elle les chances de vivre une expérience mystique ? Oui, selon Zanesco et al. (2023) : une retraite méditative d’un mois augmente significativement la fréquence d’expériences profondes et mystiques, comparée à un groupe témoin.

Une expérience de mort imminente est-elle une expérience mystique ? C’en est une variante particulière, déclenchée par la proximité réelle de la mort. Elle partage plusieurs caractéristiques avec l’expérience mystique classique : ineffabilité, sentiment d’unité, transformation durable.


Sources : Taylor S. (2013). The peak at the nadir: Psychological turmoil as the trigger for awakening experiences. International Journal of Transpersonal Studies, 32(2). / Taylor S, Egeto-Szabo K. (2017). Exploring awakening experiences. Journal of Transpersonal Psychology, 49(1):45-65. / Taylor S. (2018). Two modes of sudden spiritual awakening? Ego-dissolution and explosive energetic awakening. International Journal of Transpersonal Studies, 37(2). / Taylor S. (2019). Spontaneous awakening experiences: Beyond religion and spiritual practice. International Journal of Transpersonal Studies, 44:73-91. / Miller L. (2013). Spiritual awakening and depression in adolescents: A unified pathway or ‘two sides of the same coin.’ Bulletin of the Menninger Clinic, 77(4):332-348. / Corneille JS, Luke D. (2021). Spontaneous spiritual awakenings: Phenomenology, altered states, individual differences, and well-being. Frontiers in Psychology, 12. / Lockley M. (2019). Kundalini Awakening, Kundalini Awareness. Journal for the Study of Religious Experience, 5(1). / Woollacott MH, Kason Y, Park RD. (2021). Investigation of the phenomenology, physiology and impact of spiritually transformative experiences: Kundalini awakening. Explore, 17(6):525-534. / Gandy S. (2022). Predictors and potentiators of psychedelic-occasioned mystical experiences. Journal of Psychedelic Studies, 6(1):31-47. / Smigielski L, Scheidegger M, Kometer M, Vollenweider F. (2019). Psilocybin-assisted mindfulness training modulates self-consciousness and brain default mode network connectivity with lasting effects. NeuroImage, 196:207-215. / Tempel J van der, Moodley R. (2020). Spontaneous mystical experience among atheists. Mental Health, Religion & Culture, 23(9):789-805. / Zanesco AP, King BG, Conklin QA, Saron CD. (2023). The occurrence of psychologically profound, meaningful, and mystical experiences during a month-long meditation retreat. Mindfulness. / Dachez J. (2026). Qu’est-ce que vous croyez ? Albin Michel.

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