Après une expérience mystique, beaucoup de personnes disent la même chose : “je ne suis plus la même personne”. Mais s’agit-il d’un vrai changement de personnalité, mesurable, ou d’une impression subjective qui s’estompe avec le temps ? La recherche distingue trois choses différentes : ce que l’on ressent sur le moment, ce que l’on fait différemment ensuite (déjà traité dans notre article sur les effets d’une expérience mystique), et ce que l’on est, au sens le plus stable du terme : le trait de personnalité. C’est ce dernier niveau, le plus difficile à changer et le plus rarement documenté, que cet article explore.
C’est une des rares dimensions de la personnalité que la psychologie considère comme quasiment fixe à l’âge adulte. Et pourtant, une poignée d’études suggère qu’elle peut bouger, de façon mesurable, après une seule expérience mystique. Avant d’y venir, un test rapide.
Testez-vous : votre changement est-il un vrai trait de personnalité, ou un effet passager ?
5 questions, sans inscription. Utile si vous avez vécu une expérience mystique et que vous vous demandez si "ça a duré".
1. Un an après l'expérience, votre curiosité pour des idées, des lieux ou des expériences nouvelles...
2. Ce changement se voit-il dans des situations très différentes (travail, famille, seul·e), pas seulement en contexte spirituel ?
3. Des proches qui ne connaissent pas votre expérience remarquent-ils ce changement chez vous ?
4. Face à une contrariété, votre façon de réagir a-t-elle changé durablement, pas seulement juste après l'expérience ?
5. Diriez-vous que ce changement a modifié ce que vous êtes, ou plutôt ce que vous croyez et faites ?
Ce test n’est pas un instrument validé scientifiquement. Il s’appuie sur les critères que les chercheurs utilisent pour distinguer un changement d’état d’un changement de trait, présentés dans cet article.
Ce que vous allez découvrir
- ✅ La différence entre changer d’état, de comportement et de trait de personnalité
- ✅ L’étude qui a mesuré un vrai changement de trait, l’ouverture à l’expérience, après une seule dose de psilocybine
- ✅ Le débat : “changer” une personne ou révéler qui elle était déjà ?
- ✅ Pourquoi certaines personnes changent radicalement et d’autres presque pas
- ✅ Les limites et les critiques de ces recherches
Trois niveaux de changement, souvent confondus
Quand quelqu’un dit “je ne suis plus le·la même”, il peut parler de trois choses très différentes, que la psychologie distingue soigneusement :
Une émotion ou une sensation intense, qui dure le temps de l'expérience puis de son souvenir immédiat : béatitude, sentiment d'unité, clarté.
Ce que l'on fait ou pense différemment ensuite : plus de méditation, une nouvelle croyance spirituelle, un changement de carrière.
Une modification stable d'une dimension de personnalité mesurée par des tests validés, qui se manifeste dans des contextes très différents, même quand on ne pense plus à l'expérience.
Notre article sur les effets d’une expérience mystique documente en détail le deuxième niveau : ce que l’expérience change dans la vie quotidienne, les valeurs et les croyances. Ici, on descend d’un cran, vers la question la plus disputée : est-ce que la personnalité elle-même, cette structure que la psychologie considère comme l’une des plus stables de l’âge adulte, peut vraiment bouger ?
L’étude qui a mesuré un changement de trait mesurable
En psychologie de la personnalité, le modèle le plus utilisé est celui des cinq grands traits, dit “Big Five” : ouverture à l’expérience, conscienciosité, extraversion, agréabilité et névrosisme. Ces traits sont réputés très stables après 30 ans. Ils ne bougent presque jamais en dehors de deux situations documentées : une thérapie de longue durée, ou un événement de vie majeur (deuil, maladie grave, migration).
MacLean, Johnson et Griffiths (2011), dans une étude publiée dans le Journal of Psychopharmacology, ont ajouté une troisième situation à cette liste courte. Ils ont mesuré la personnalité de volontaires avant, puis un an après une séance de psilocybine encadrée en laboratoire. Résultat : chez les personnes ayant vécu une expérience mystique de haute intensité pendant la séance, le trait ouverture à l’expérience avait augmenté de façon significative, et l’augmentation tenait toujours un an plus tard.
L'ouverture à l'expérience regroupe l'imagination, la sensibilité esthétique, l'attention à sa vie intérieure, le goût pour la variété et la curiosité intellectuelle. C'est le seul des cinq grands traits que cette étude a vu bouger.
D'après MacLean, Johnson & Griffiths (2011)
Deux précisions changent tout dans la lecture de ce résultat :
- Le changement n’a été observé que chez les personnes dont l’expérience atteignait un score élevé sur l’échelle de mesure des expériences mystiques (le Mystical Experience Questionnaire). Une expérience de faible intensité n’a produit aucun changement de trait mesurable.
- Les quatre autres traits, y compris le névrosisme et l’extraversion, sont restés stables. Une expérience mystique ne rend donc pas, à elle seule, plus extraverti·e ou moins anxieux·se de façon durable : sur ces dimensions, notre article sur la spiritualité et la santé mentale explique pourquoi l’effet passe plutôt par d’autres mécanismes.
Que peut-on en retenir ?
Un seul trait de personnalité, sur cinq, a été mesuré comme durablement modifié par une expérience mystique intense : l’ouverture à l’expérience. C’est peu, comparé à l’impression de “tout avoir changé” que décrivent souvent les témoignages. Mais c’est un résultat rare en psychologie de la personnalité, où presque rien ne bouge à l’âge adulte.
Changer, ou révéler qui l’on était déjà ?
Julie Dachez, dans Qu’est-ce que vous croyez ? (Albin Michel, 2026), résiste à l’idée que l’expérience mystique “fabrique” une personne différente. Elle préfère une autre image :
« Avec le recul, j'ai la sensation d'avoir été reconfigurée : on a vidé le disque dur, mis en place un nouveau système d'exploitation, resserré deux ou trois vis pour donner naissance à une nouvelle version de moi-même. »
Julie Dachez
“Une nouvelle version de moi-même”, pas une personne différente : la nuance est importante. Ce que la science observe va dans ce sens. Yaden, Le Nguyen, Kern et al. (2017), dans une étude publiée dans Personality and Individual Differences, montrent que les personnes qui rapportent le plus de changement personnel après une expérience de type mystique sont aussi celles qui avaient déjà, avant l’expérience, une prédisposition plus forte à la spiritualité et une plus grande ouverture de base. L’expérience amplifierait une direction déjà là, plutôt qu’elle n’en créerait une nouvelle de toutes pièces.
C’est aussi ce que suggère le concept de “primary shift” développé par Taylor (2013) dans le Journal of Transpersonal Research : certaines personnes vivent un éveil permanent qui s’installe d’un coup, mais chez la majorité, l’expérience agit comme un accélérateur d’une transformation déjà amorcée, pas comme un interrupteur qui bascule une identité vers une autre.
Que peut-on en retenir ?
La question “qui étiez-vous vraiment, avant ou après ?” n’a probablement pas de réponse unique. Les données disponibles penchent pour une réponse à deux niveaux : l’expérience amplifie durablement un trait déjà présent en germe (l’ouverture), et transforme en profondeur les croyances et les priorités, sans réécrire l’ensemble de la personnalité.
Pourquoi certaines personnes changent radicalement, et d’autres presque pas
Face à une expérience objectivement comparable, l’ampleur du changement varie énormément d’une personne à l’autre. Trois facteurs reviennent dans la littérature :
- L’intensité subjective de l’expérience, mesurée par le score au Mystical Experience Questionnaire, reste le meilleur prédicteur du changement observé. Ce n’est pas le déclencheur (psilocybine, méditation, deuil) qui compte le plus, c’est l’intensité vécue. Notre article sur les causes d’une expérience mystique détaille ces déclencheurs.
- Le contexte d’intégration après coup. Griffiths, Johnson, Richards et al. (2018), dans le Journal of Psychopharmacology, montrent que les changements durables sont plus marqués chez les personnes qui associent l’expérience à une pratique méditative continue, plutôt que chez celles qui la vivent comme un événement isolé.
- Le niveau d’ouverture de base, déjà présent avant l’expérience, comme évoqué plus haut avec Yaden et al. (2017).
Ce qui explique aussi pourquoi deux personnes ayant vécu, en apparence, “la même” expérience mystique en ressortent parfois très différemment transformées, l’une pour des années, l’autre pour quelques semaines seulement, question que notre article sur la durée d’une expérience mystique aborde sous un autre angle.
Les limites : ce que ces études ne prouvent pas
Ces résultats, aussi rares soient-ils en psychologie de la personnalité, restent fragiles sur plusieurs points :
- Effectifs réduits. L’étude de MacLean et al. (2011) porte sur quelques dizaines de volontaires, pas sur des milliers. Un changement statistiquement significatif sur un petit échantillon mérite d’être répliqué à plus grande échelle avant d’être considéré comme acquis.
- Biais de désirabilité et d’attente. Les participant·es savent qu’ils viennent de vivre une expérience présentée comme transformatrice, ce qui peut influencer leurs réponses aux questionnaires de personnalité, indépendamment d’un changement réel.
- Population non représentative. Une large part de ces études recrute des volontaires déjà intéressé·es par la spiritualité ou les psychédéliques, souvent dans des contextes universitaires occidentaux, ce qui limite la généralisation à l’ensemble de la population.
- Absence de groupe témoin parfaitement comparable. Isoler l’effet spécifique de l’expérience mystique, plutôt que celui du cadre thérapeutique, de l’attention reçue ou du simple passage du temps, reste méthodologiquement difficile.
Comme le rappellent Mosurinjohn, Roseman et Girn (2023) dans Frontiers in Psychiatry, la notion même de “mysticisme” reste culturellement située, ce qui complique la comparaison entre études menées dans des contextes religieux différents.
Questions fréquentes
Une expérience mystique peut-elle vraiment changer la personnalité ? Oui, sur un point précis et documenté : le trait “ouverture à l’expérience” peut augmenter durablement après une expérience mystique de haute intensité, selon MacLean, Johnson et Griffiths (2011). Les quatre autres grands traits de personnalité restent en revanche stables.
Ce changement dure-t-il vraiment, ou s’estompe-t-il avec le temps ? Dans l’étude de MacLean et al., l’augmentation de l’ouverture était encore mesurable un an après l’expérience. D’autres effets, plus liés aux croyances et aux comportements, s’estompent davantage sans pratique d’intégration continue.
L’expérience change-t-elle qui l’on est, ou révèle-t-elle qui l’on était déjà ? Les deux, selon les données disponibles. Les personnes qui changent le plus avaient souvent déjà une prédisposition plus forte à l’ouverture avant l’expérience : celle-ci semble amplifier une direction déjà présente plutôt que créer une identité nouvelle.
Faut-il une expérience intense pour que la personnalité change durablement ? Oui, selon les données actuelles. Seules les expériences atteignant un score élevé au Mystical Experience Questionnaire ont été associées à un changement de trait mesurable un an après.
Pourquoi certaines personnes ne changent presque pas après une expérience mystique ? Parce que l’intensité subjective vécue, le niveau d’ouverture déjà présent avant l’expérience, et l’existence ou non d’une pratique d’intégration après coup expliquent l’essentiel de la variation observée entre individus.
Ce changement est-il toujours positif ? Pas nécessairement. Une plus grande ouverture peut aussi s’accompagner d’une période de déstabilisation, abordée en détail dans notre article sur les effets d’une expérience mystique, notamment quand l’entourage ne suit pas ce changement.
Sources : MacLean KA, Johnson MW, Griffiths RR. (2011). Mystical experiences occasioned by the hallucinogen psilocybin lead to increases in the personality domain of openness. Journal of Psychopharmacology, 25(11):1453-1461. / Griffiths RR, Johnson MW, Richards WA, et al. (2018). Psilocybin-occasioned mystical-type experience in combination with meditation and other spiritual practices produces enduring positive changes in psychological functioning and in trait measures of prosocial attitudes and behaviors. Journal of Psychopharmacology, 32(1):49-69. / Yaden DB, Le Nguyen K, Kern ML, et al. (2017). The noetic quality: A multimethod exploratory study. Personality and Individual Differences. / Taylor S. (2013). Temporary and permanent awakening: The primary and secondary shift. The Journal of Transpersonal Research, 5(2):41-48. / Mosurinjohn S, Roseman L, Girn M. (2023). Psychedelic-induced mystical experiences: An interdisciplinary discussion and critique. Frontiers in Psychiatry, 14. / Dachez J. (2026). Qu’est-ce que vous croyez ? Albin Michel.



