Conspiritualité
La conspiritualité désigne la fusion entre les théories du complot et la spiritualité, notamment de type New Age. Le terme, contraction de “conspiracy” et “spirituality”, décrit une philosophie politico-spirituelle fondée sur deux convictions centrales :
- un petit groupe secret contrôlerait l’ordre mondial
- l’humanité vivrait un éveil collectif de conscience qui permettrait de s’en émanciper
« La conspiritualité surfe sur la conviction qu’un petit groupe secret contrôle l’ordre mondial, et sur la croyance que l’humanité vit un éveil spirituel collectif. » Charlotte Ward et David Voas, The Emergence of Conspirituality, 2011.
Vous avez peut-être déjà croisé ce mélange sans y mettre de mot : un compte bien-être qui enchaîne posture de yoga, méditation guidée et mise en garde contre “l’agenda” des autorités sanitaires. La conspiritualité n’est pas un cas isolé. C’est un phénomène documenté, étudié et de plus en plus visible en ligne, et l’une des formes que peut prendre une dérive sectaire spirituelle quand elle s’accompagne d’un discours antisocial et d’un rejet des institutions.
D’où vient le mot conspiritualité ?
Le terme a été forgé en 2009 par la chercheuse indépendante Charlotte Ward et le sociologue David Voas, puis publié en 2011 dans le Journal of Contemporary Religion.
Les deux auteur·ices y décrivent un mouvement web en pleine expansion, porté par la défiance politique d’un côté et l’optimisme spirituel de l’autre. Ce qui rend l’alliage frappant, c’est qu’il réunit deux univers a priori opposés : un monde du bien-être plutôt féminin, centré sur la transformation de soi, et un monde du complotisme plutôt masculin, centré sur la dénonciation du pouvoir.
Julie Dachez, dans Qu’est-ce que vous croyez ? (Albin Michel, 2026), résume ce paradoxe en se demandant ce qu’elle serait devenue si elle avait vécu son propre éveil spirituel sans son bagage scientifique : « Peut-être serais-je devenue complotiste ? »
Que peut-on en retenir ?
La conspiritualité n’est pas une insulte réservée à des marginaux. C’est une articulation précise entre deux besoins humains ordinaires : donner du sens à ce qui nous dépasse, et reprendre le contrôle sur un monde perçu comme menaçant.
Yoga, bien-être et QAnon : une porte d’entrée inattendue
Et si les mêmes valeurs qui vous attirent vers la méditation pouvaient aussi, dans certaines conditions, vous rapprocher du complotisme ?
Pendant la pandémie de Covid-19, des journalistes et chercheur·euses ont documenté ce qu’iels ont appelé le « wellness to QAnon pipeline » : un chemin observé chez plusieurs professeur·es de yoga et figures du bien-être, de la méditation guidée vers l’adhésion à des théories du complot.
« J'étais là : "Adorateurs de Satan ? C'est un langage assez intense." » J'ai passé une journée entière dans un désarroi désorienté, à me demander ce qui se passait.
Shannon AlgeoProfesseure de yoga et de méditation, Los Angeles, a découvert les croyances QAnon d'une collègue sur Facebook
« Des collègues me contactaient et me parlaient du Grand Réveil, du fait d'être dans la Matrice, de la pilule rouge et de la pilule bleue. Je me disais : mais de quoi parlent-ils ? [...] Suis-je moi-même en train d'être recrutée par des gens que je connais et que j'aime ? »
Seane CornProfesseure de yoga suivie par plus de 100 000 personnes, témoin d'un glissement similaire chez plusieurs collègues
Plusieurs éléments expliquent cette porosité :
- la philosophie du yoga et celle du complotisme partagent un vocabulaire : rien n’arrive par hasard, tout est lié
- les deux mondes valorisent le fait de « faire ses propres recherches » et de « trouver sa propre vérité » plutôt que de faire confiance aux institutions
- ce relativisme, précieux pour se libérer d’un dogme, devient un point d’entrée quand il s’applique à la science elle-même
La conspiritualité algorithmique : quand TikTok devient oracle
La nouveauté de ces dernières années n’est pas le mélange en lui-même, mais son mode de propagation. Une étude de Cotter, DeCook, Kanthawala et Foyle (2022), publiée dans International Journal of Communication sous le titre « FYP We Trust : The divine force of algorithmic conspirituality », montre comment TikTok est devenu un vecteur privilégié de ce phénomène.
Julie Dachez décrit ce mécanisme avec précision dans son livre : les vidéos conspirationnistes à la sauce New Age s’ouvrent souvent par une phrase type : « Je n’ai pas mis de hashtag, si tu vois cette vidéo, c’est que tu devais la voir. » L’algorithme y est présenté comme une entité omnisciente. Rien n’est là par hasard : les vidéos qui défilent dans votre fil deviennent des « signes ».
Que peut-on en retenir ?
La conspiritualité algorithmique fusionne deux systèmes de croyance en un seul geste : la foi dans la synchronicité (rien n’est un hasard) et la foi dans la technologie (l’algorithme sait). C’est ce qui la rend si difficile à distinguer d’une simple expérience de divertissement.
Cette manière de lire des messages cachés dans des signaux ordinaires n’est pas propre aux réseaux sociaux. Elle prolonge une tradition bien plus ancienne d’interprétation des signes, que l’on retrouve par exemple dans l’histoire de l’oniromancie, où chaque rêve était scruté pour son message présumé.
L’exemple Khloé Kardashian : la spiritualité comme caution
Dans la postface de son livre, Julie Dachez cite un exemple révélateur. Khloé Kardashian a invité sur son podcast Steven Greer, présenté dans la préface de son propre livre comme « un guerrier spirituel investi d’une mission sacrée ». Sur ce plateau, Greer affirme que le gouvernement américain détiendrait, grâce à l’étude de vaisseaux extraterrestres échoués, des technologies énergétiques inédites qui permettraient de vivre sans recourir aux énergies fossiles.
Julie Dachez ne conteste pas la possibilité d’une vie extraterrestre, statistiquement plausible. Ce qu’elle pointe, c’est le procédé : présenter une figure comme spirituellement légitime suffit à faire passer une affirmation invérifiable pour une révélation. La spiritualité sert alors de caution émotionnelle à une théorie du complot.
Ce que révèlent les neurosciences : voir des signes partout
Pourquoi certaines personnes sont-elles plus enclines que d’autres à voir des connexions cachées entre des événements sans rapport ? La réponse vient d’un mécanisme cognitif bien documenté : la perception illusoire de motifs (illusory pattern perception).
Un événement incertain ou stressant fait naître un sentiment d'impuissance face à son environnement.
Le cerveau compense cet inconfort en cherchant activement de l'ordre et des liens cachés, même dans des données aléatoires.
Ces motifs perçus se traduisent en récit : théorie du complot, signe, synchronicité ou présence invisible.
Whitson et Galinsky (2008), dans une étude publiée dans Science, ont montré qu’un sentiment de perte de contrôle augmente directement la tendance à percevoir des motifs dans des données aléatoires, et renforce les pensées conspirationnistes et superstitieuses. Ressentir un manque de contrôle est si inconfortable que le cerveau préfère parfois inventer un ordre caché plutôt que d’accepter le hasard.
Van Prooijen, Douglas et De Inocencio (2018), dans cinq expériences publiées dans l’European Journal of Social Psychology, ont confirmé que cette même perception illusoire de motifs prédit à la fois la croyance aux théories du complot et la croyance au surnaturel. Il ne s’agit donc pas de deux crédulités distinctes, mais d’un seul et même mécanisme mental appliqué à deux domaines différents.
Vous est-il déjà arrivé de repérer une “coïncidence troublante” dans une journée particulièrement stressante ? C’est précisément dans les moments d’incertitude que ce mécanisme s’active le plus fort.
Ce lien entre recherche de motifs et croyance aux signes rejoint une autre découverte présentée dans notre fiche sur la dopamine : Mohr et al. (2005) ont mis en évidence un lien entre une activité dopaminergique élevée et la propension à croire à des connexions non causales entre événements, synchronicités et signes.
Un phénomène si nouveau que ça ?
Toutes les recherches ne s’accordent pas sur la nouveauté du phénomène.
Asprem et Dyrendal (2015), dans une relecture critique publiée dans le Journal of Contemporary Religion, rappellent que l’articulation entre théories du complot et croyances marginales n’a rien d’inédit : elle s’ancre dans toute l’histoire de l’ésotérisme occidental, où secret, savoir caché et rejet de la science institutionnelle se croisent depuis des siècles. Ce qui change, selon ces chercheur·euses, c’est la vitesse et l’échelle de diffusion permises par les réseaux sociaux, pas la structure de croyance elle-même.
Une étude parue en avril 2026 dans le même Journal of Contemporary Religion (vol. 41, n°1) élargit encore le cadre initial de Ward et Voas. En étudiant une église chrétienne conservatrice nord-américaine (Church of God Restoration), ses auteur·ices montrent que le complotisme autour du Covid-19 s’est également tissé avec l’eschatologie chrétienne, hors de toute mouvance New Age. Cette porosité entre religion instituée et spiritualité individualisée est précisément ce que nous explorons dans notre article sur la différence entre spiritualité et religion.
La conspiritualité ne serait donc pas un phénomène exclusivement New Age, mais une structure de croyance qui peut se greffer sur des traditions spirituelles très différentes.
Spiritualité individualisée : un facteur de vulnérabilité documenté
Et si toutes les formes de spiritualité n’étaient pas égales face au risque conspirationniste ?
Une étude de Główczyński, Dębski et Badura-Brzoza (2026), menée sur 1 100 jeunes adultes polonais et publiée dans Frontiers in Psychiatry, apporte une nuance importante.
Encadrée par des normes collectives et une communauté partagée. Associée à moins de croyances complotistes, notamment chez les catholiques pratiquants.
Croyances assemblées à la carte, sans cadre critique partagé. Associée aux scores de croyance complotiste les plus élevés, en particulier chez les catholiques qui la combinent à leur foi.
Les athées sans pratique spirituelle affichent, quant à eux, les scores de croyance complotiste les plus bas.
Que peut-on en retenir ?
Ce n’est pas la spiritualité en général qui favoriserait le complotisme, mais spécifiquement sa forme la plus individualisée et la moins encadrée : celle où chacun assemble ses croyances à la carte, sans communauté ni cadre critique partagé. C’est très exactement le terrain sur lequel prospère la spiritualité New Age évoquée par Ward et Voas.
Ce que la science ne sait pas encore sur la conspiritualité
La recherche sur la conspiritualité reste jeune et comporte d’importantes limites :
- Corrélation, pas causalité : les études disponibles montrent des associations statistiques, pas une chaîne de cause à effet démontrée. Rien n’indique qu’une pratique spirituelle donnée transforme mécaniquement une personne en adepte de théories du complot.
- Un phénomène minoritaire : la grande majorité des personnes engagées dans une pratique spirituelle ou une communauté de bien-être n’adhère à aucune théorie du complot.
- Des données encore peu françaises : la plupart des études citées portent sur des populations nord-américaines ou polonaises. La conspiritualité francophone reste largement à documenter.
- La sortie du phénomène : les mécanismes de désengagement, comment une personne s’extrait d’une communauté conspirituelle, restent nettement moins étudiés que les mécanismes d’entrée.
Questions fréquentes
La conspiritualité est-elle la même chose que le New Age ? Non. Le New Age est un courant spirituel éclectique apparu dans les années 1960. La conspiritualité est le croisement spécifique entre ce courant (ou d’autres spiritualités individualisées) et les théories du complot, pas la spiritualité New Age dans son ensemble.
Pourquoi les milieux du bien-être seraient-ils plus concernés ? Parce qu’ils partagent un vocabulaire avec le complotisme : défiance envers les institutions, valorisation de “sa propre vérité”, conviction que rien n’arrive par hasard. Ce terrain commun facilite le glissement, sans le rendre systématique.
Toutes les spiritualités présentent-elles le même risque ? Non. Selon Główczyński et al. (2026), la religiosité institutionnelle et encadrée est associée à moins de croyances complotistes, contrairement aux pratiques spirituelles individualisées et syncrétiques.
La conspiritualité touche-t-elle uniquement les théories New Age ? Non. Une étude de 2026 documente une forme de conspiritualité chrétienne conservatrice, où le complotisme autour du Covid-19 se mêle à l’eschatologie religieuse.
Peut-on se protéger de la conspiritualité sur les réseaux sociaux ? Se rappeler qu’un algorithme optimise l’engagement, pas la vérité, aide à prendre du recul. La recherche sur la conspiritualité algorithmique (Cotter et al., 2022) montre que le sentiment de recevoir un “signe” personnalisé est souvent un simple effet du ciblage publicitaire.
Croire aux signes ou aux synchronicités fait-il automatiquement de moi une personne complotiste ? Non. La perception de motifs et de synchronicités est un mécanisme cognitif universel, exploré dans notre article sur les signes de l’éveil spirituel. Ce qui distingue la conspiritualité, c’est l’association spécifique de cette perception avec une croyance en un contrôle secret du monde.
Sources : Ward C. & Voas D. (2011). The emergence of conspirituality. Journal of Contemporary Religion, 26(1):103-121. / Asprem E. & Dyrendal A. (2015). Conspirituality reconsidered. Journal of Contemporary Religion, 30(3):367-382. / Cotter K., DeCook J.R., Kanthawala S. & Foyle K. (2022). FYP We Trust: The divine force of algorithmic conspirituality. International Journal of Communication, 16:24. / Whitson J.A. & Galinsky A.D. (2008). Lacking control increases illusory pattern perception. Science, 322(5898):115-117. / Van Prooijen J.W., Douglas K.M. & De Inocencio C. (2018). Connecting the dots: Illusory pattern perception predicts belief in conspiracies and the supernatural. European Journal of Social Psychology, 48(3):320-335. / Główczyński P., Dębski P. & Badura-Brzoza K. (2026). Forms of spirituality and their associations with conspiratorial thinking in Polish young adults. Frontiers in Psychiatry. / Journal of Contemporary Religion (2026). Rethinking conspirituality: broadening the theoretical utility of the concept. 41(1). / Mohr C. et al. (2005). Loose but not tight associations between magical ideation and dopamine. Psychiatry Research. / Dachez J. (2026). Qu’est-ce que vous croyez ? Albin Michel.