La religion est une institution sociale organisée autour d’un système de croyances, de pratiques et de rituels partagés par une communauté. La spiritualité est une expérience plus personnelle et indépendante : la quête d’une connexion à quelque chose de plus grand que soi, de l’ordre du sacré. La plupart des chercheur·euses considèrent la spiritualité comme le concept le plus vaste, dont la religion peut être une composante, mais pas l’inverse.
Julie Dachez, dans Qu’est-ce que vous croyez ? (Albin Michel, 2026), pose ce constat au fil de son enquête : les concepts de religion et de spiritualité sont multidimensionnels, ce qui rend difficile de s’accorder sur une description unique. Voici ce que la communauté scientifique en retient malgré tout, un préalable utile avant de lire notre article sur les bienfaits de la spiritualité pour la santé mentale.
Ce que vous allez découvrir
- ✅ La distinction communément admise par la recherche
- ✅ Pourquoi la spiritualité est considérée comme le concept le plus large
- ✅ Ce que révèlent les chiffres sur le déclin des religions et la montée du “spirituel mais pas religieux”
- ✅ Deux illustrations concrètes de cette distinction
- ✅ Ce que la science ne sait pas encore sur ce sujet
Ce que dit la communauté scientifique
Voici comment on peut résumer la distinction, telle que la retient la majorité des chercheur·euses :
- Institution sociale
- Système de croyances, pratiques et rituels partagés
- Cadre collectif, souvent hiérarchisé
- Appartenance à une communauté identifiée
- Expérience personnelle et indépendante
- Quête de connexion à quelque chose de plus grand que soi
- Formes variées : méditation, yoga, respiration, psychédéliques, art
- Peut exister avec ou sans appartenance religieuse
Julie Dachez résume la synthèse retenue par la majorité de la communauté scientifique :
« Il est communément admis par la communauté scientifique que la religion est une institution sociale s'organisant autour d'un système de croyances, de pratiques, de rituels ; là où la spiritualité est une expérience plus personnelle et indépendante. Il s'agirait de transcender son ego pour se connecter à quelque chose de plus grand que soi, de l'ordre du sacré. »
Julie DachezQu'est-ce que vous croyez ?, Albin Michel, 2026
Que peut-on en retenir ?
La plupart des chercheur·euses considèrent la spiritualité comme un concept plus vaste et inclusif, dont la religion peut être une composante. On peut donc être religieux et spirituel, spirituel sans être religieux, ou religieux sans ressentir de dimension spirituelle profonde.
Pourquoi les religions déclinent, et où va la spiritualité
Les religions ont connu un déclin important ces dernières décennies, un déclin qui ne se limite pas aux pays à revenu élevé. Inglehart (2020), dans Foreign Affairs, documente ce recul mondial et en identifie plusieurs causes :
- le traitement réservé aux femmes et aux minorités sexuelles par de nombreuses institutions religieuses
- des scandales religieux, comme la pédophilie au sein de l’Église catholique
- l’érosion de l’influence des autorités religieuses au profit d’autres cadres de référence, comme la science ou la politique
Aux États-Unis et en Europe du Nord, un glissement semble s’être opéré de la religion vers la spiritualité. De nombreuses personnes ne sont affiliées à aucune religion, mais ne se disent pas athées ou agnostiques pour autant. Elles croient, tout en rejetant les religions traditionnelles. Woodhead (2002), dans Religions in the Modern World, documente cette recomposition du paysage religieux occidental, bien loin de la tradition mystique chrétienne que nous explorons dans notre article sur la nuit noire de l’âme.
Spirituel mais pas religieux : une catégorie à part entière
Cette catégorie a un nom dans la recherche anglophone : SBNR (spiritual but not religious). Wixwat et Saucier (2021), dans Current Opinion in Psychology, la définissent comme le fait d’engager des pratiques spirituelles sans affiliation institutionnelle ni adhésion aux doctrines traditionnelles. Cette compétence à mobiliser du sens en dehors de tout cadre religieux porte d’ailleurs un nom en psychologie, que nous détaillons dans notre article sur l’intelligence spirituelle.
Mercadante (2014), dans son livre Belief Without Borders: Inside the Minds of the Spiritual But Not Religious (Oxford University Press), a mené près de 100 entretiens approfondis avec des personnes SBNR aux États-Unis. Elle en tire une typologie en cinq profils :
Résistent activement à toute affiliation religieuse.
Pratiques fonctionnelles, sans engagement durable envers une tradition.
Circulent d'une pratique à l'autre, à l'aise dans ce butinage spirituel.
Circulent aussi d'une pratique à l'autre, mais vivent cette instabilité comme un inconfort.
Ont trouvé une nouvelle tradition et en font activement leur foyer.
Un point commun traverse ces cinq profils : le rejet de l’exclusivisme religieux. Comme le résume Mercadante, la plupart des personnes SBNR pensent que « toutes les religions se rejoignent, au fond, sur l’essentiel ». Fait notable, beaucoup se construisent malgré tout un système de croyances structuré, souvent en opposition explicite aux dogmes chrétiens dont elles se sont éloignées. Cette bascule vers une spiritualité personnelle, hors de tout cadre religieux, rejoint ce que nous documentons dans notre article sur les 12 signes de l’éveil spirituel.
Les chiffres confirment l’ampleur du phénomène. Un sondage mené en 1975 auprès de 1 460 Américain·es demandait : « Avez-vous déjà eu l’impression d’être très proche d’une force spirituelle puissante qui semblait vous faire sortir de vous-même ? » 35 % des personnes interrogées ont répondu oui, au moins une à deux fois dans leur vie. En 2002, un second sondage mené auprès de 1 509 Américain·es révélait que 41 % d’entre eux et elles se reconnaissaient complètement dans l’affirmation : « J’ai vécu une expérience religieuse profonde ou un éveil qui a changé l’orientation de ma vie. »
Deux illustrations concrètes
Et si la meilleure façon de comprendre cette distinction était de regarder comment deux personnes bien réelles la vivent au quotidien ?
Se définit comme chrétienne, mais croit aussi au paradis, à l'enfer, aux anges, aux esprits et au karma. Sa foi est plurielle et inclut des croyances qui ne sont pas spécifiques à sa religion d'appartenance déclarée.
Khloé KardashianExemple cité par Julie Dachez, illustrant une spiritualité individualisée qui déborde largement le cadre d'une religion unique
« Depuis le monastère, je suis peut-être un peu moins hermétique. Tiens, j'ai une image qui me vient pour expliquer ça : là où auparavant j'étais dans une pièce avec quatre murs autour de moi, maintenant il y a des portes. Elles sont fermées, certes, mais il y a des portes. »
SaloméAmie athée de Julie Dachez, citée dans le livre après avoir accompagné l'autrice au monastère de Poblet
Ces deux portraits illustrent deux façons opposées de composer avec la frontière entre religion et spiritualité : l’une en piochant librement dans plusieurs traditions religieuses à la fois, l’autre en restant athée tout en s’ouvrant, sans y adhérer, à une possibilité qu’elle ne peut ni prouver ni totalement écarter.
Ce que la science ne sait pas encore sur ce sujet
La recherche sur la distinction spiritualité/religion comporte d’importantes limites :
- Un lien avec la santé mentale à double tranchant. King et al. (2013), dans une étude portant sur environ 7 400 personnes publiée dans le British Journal of Psychiatry, ont observé que les personnes se définissant comme “spirituelles mais pas religieuses” présentaient significativement plus de phobies, d’anxiété et de troubles névrotiques que les personnes religieuses ou que celles ni religieuses ni spirituelles. Vittengl (2018), dans le Journal of Nervous and Mental Disease, a également associé une spiritualité sans ancrage religieux à un risque dépressif accru. La causalité de ces liens reste incertaine : la détresse peut pousser vers la spiritualité autant que l’inverse.
- Un phénomène encore jeune pour la recherche. La catégorie SBNR elle-même est relativement récente dans la littérature scientifique, ce qui limite le recul disponible.
- Une définition qui varie selon les cultures. Ce que recouvre le mot “spiritualité” diffère fortement d’un pays à l’autre, en particulier en France où la culture laïque observe avec méfiance tout ce qui touche à la foi.
Que peut-on en retenir ?
Cette distinction entre religion et spiritualité n’est pas qu’un débat académique. Elle éclaire pourquoi certaines dérives, documentées dans notre article sur la conspiritualité, touchent davantage les formes de spiritualité les plus individualisées que la religiosité institutionnelle encadrée.
Questions fréquentes
Peut-on être spirituel sans être religieux ? Oui, c’est même une catégorie étudiée par la recherche sous le nom de SBNR (spiritual but not religious). Elle concerne un nombre croissant de personnes, en particulier aux États-Unis et en Europe du Nord.
Peut-on être religieux sans être spirituel ? Oui. Certaines personnes pratiquent une religion par tradition, appartenance familiale ou sociale, sans ressentir de dimension spirituelle personnelle profonde.
La spiritualité remplace-t-elle la religion ? Pas nécessairement un remplacement à l’identique : la recherche décrit plutôt une recomposition, où la religion décline pendant que des formes plus individualisées et hétérogènes de spiritualité se développent.
Pourquoi les religions sont-elles en déclin ? Inglehart (2020) cite notamment le traitement réservé aux femmes et aux minorités sexuelles, les scandales religieux, et l’érosion de l’autorité religieuse face à la science et à la politique.
Être “spirituel mais pas religieux” est-il bon pour la santé mentale ? Les résultats sont nuancés. King et al. (2013) et Vittengl (2018) associent ce profil à davantage d’anxiété et de risque dépressif, sans que la causalité soit établie.
La spiritualité est-elle la même chose que la croyance en Dieu ? Non. On peut être spirituel sans croire en un dieu personnel, en se sentant simplement connecté·e à une force, une énergie ou un tout qui dépasse l’individu.
Sources : Inglehart RF. (2020). Giving up on God: The global decline of religion. Foreign Affairs, 99:110. / Woodhead L. (2002). Religions in the Modern World: Traditions and Transformations. Psychology Press. / Wixwat M, Saucier G. (2021). Being spiritual but not religious. Current Opinion in Psychology, 40:121-125. / Mercadante LA. (2014). Belief Without Borders: Inside the Minds of the Spiritual But Not Religious. Oxford University Press. / King M, Marston L, McManus S, Brugha T, Meltzer H, Bebbington P. (2013). Religion, spirituality and mental health: results from a national study of English households. British Journal of Psychiatry. / Vittengl JR. (2018). Mental and physical health costs of religiousness and spirituality. Journal of Nervous and Mental Disease. / Greeley AM. (1975). The sociology of the paranormal: A reconnaissance. Sage Publications. / Dachez J. (2026). Qu’est-ce que vous croyez ? Albin Michel.


